Édimbourg. 2005. Il avait marché seul dans les rues étroites de la capitale écossaise. Le matin même, il avait entrepris ce voyage en un instant. Sans réfléchir. Cela ne lui ressemblait pourtant pas. Lui d’habitude si calme, si réfléchi, si stoïque. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Son courage, son précieux courage l’avait abandonné au moment le plus critique. Il devait se reprendre. Réfléchir. Oui, réfléchir. Se fermer à toute émotion, tout sentiment et réfléchir en homme. En homme. En homme posé. Pour une fois, il aurait voulu être un animal, libre de tout. Comme cet oiseau survolant la ville et ses pubs embrumés. Non. Se reprendre. Réfléchir. Lui, si persuadé d’avoir un grand destin à portée de main. Elle, si belle, si naturelle et si douce. Elle, qu’il n’avait pas eu vraiment le temps de connaître. Et pourtant. Maintenant, il se tenait assis là, face aux semblants de ruines romaines surplombant le parlement écossais. Ce ciel. Ce ciel pourtant si gris l’éblouissait. Pourvu que la nuit tombe, écrasant de son poids l’horrible réalité. Qu’elle lui permette de se retrouver face à lui-même et lui redonne le courage d’affronter les événements. Pour ce soir, il sera un homme vide. Sans courage. Sans honneur. Sans valeurs. Un homme nu. Assis sur la colline surplombant l’édifice blanc, il attendait. La nuit. Le calme. Le vide.
Les heures passaient. Il ne comptait pas. Attendre. Encore et encore. C’était en début de matinée qu’il avait fuit et pris la voiture. Sur l’autoroute, il avait aperçu le panneau indiquant la sortie Édimbourg et avait suivi le flot de véhicules s’engageant dans cette direction. Sans doute était-ce le moment pour lui de marcher un peu. Après avoir trouvé un parking, il s’en était allé sans même prendre la peine de fermer sa belle voiture à clef. La technologie de sa nouvelle Audi noire étant avancée, il existerait bien un mécanisme automatique. Qu’importe. Elle avait fui elle aussi. Elle n’avait pas le droit de couper ainsi violemment tous les liens qui la reliaient aux autres. Il aurait encore préféré la voir aux bras d’un autre homme que de la découvrir ainsi. En marchant, le vent emmêlait ses cheveux et lui irritait les yeux. Mais cela n’avait pas d’importance. Il pourrait y trouver une excuse convenable aux rares larmes qu’il s’autorisait.
Ses déambulations l’avaient amené devant cet étrange bâtiment blanc. Il n’avait pas compris qu’il était déjà arrivé à l’extérieur de la ville, au Parlement écossais. Ce n’est qu’en découvrant le palais de la reine, écrasé par l’édifice moderne, qu’il se rendit compte jusqu’où ses pas l’avaient porté. Cette vision. Encore. Ce corps sans vie. Une incompréhension. Elle, pourtant si droite, avait osé. Incompréhension. Désillusion. Son errance reprit. Il avançait maintenant entre le Parlement et la monarchie. Le no man’s land d’Édimbourg. Ironie du sort.
Ce n’est qu’en levant les yeux qu’il avait aperçu la petite colline et s’était perdu dans sa contemplation. Les différents verts qui la composaient intensifiaient la grisaille du ciel. Il pleuvrait sans doute bientôt. L’herbe et quelques rares fleurs accompagnaient le marcheur sur les premiers mètres de la montée et les roches et buissons surplombant le chemin offraient de beaux terrains de jeux aux enfants aventuriers. Une petite colline. Il pourrait sans doute de là observer la ville dans son ensemble. Il avait alors entamé la montée. Petit à petit. Perdu dans ses pensées, il lui arrivait parfois de trébucher sur les pierres. De temps à autre, il rencontrait des touristes ou des familles en promenade. Cependant, la quête de solitude est souvent visible et, dans certains moments tels que celui-ci, peu de personnes adressent la parole au-delà d’un distant « Bonjour ». Inconsciemment, il leur en était reconnaissant. Il avait avancé jusqu’au sommet de la colline et, à cet endroit, s’était assis sur une roche pour observer passivement la ville embrumée. Éternel questionnement menant à la création du monde : pourquoi ? À ce moment-ci, loin de toute philosophie, il voulait trouver la raison d’un geste à la fois simple et absurde. Pourquoi l’avait-il trouvée là, allongée au milieu du lit, sans plus un souffle de vie. Mais pourquoi donc avait-elle baissé les bras !
Le jour s’assombrissait davantage. La nuit viendrait panser ses blessures invisibles. Le regard perdu dans les dédales des ruelles édimbourgeoises, il tentait de réfléchir. Elle avait été sa maîtresse durant de nombreuses années avant qu’elle ne rencontre son époux. Ils étaient restés en bons termes tout en évitant les rencontres tentatrices. Elle était fidèle. Il était honnête. L’époux semblait prendre soin d’elle. C’est pourquoi il n’avait pas compris. Pourquoi l’époux l’avait-il appelé, lui, alors qu’elle avait eu tant d’autres aventures. Pourquoi l’époux l’avait-il appelé, lui, pour lui dire de venir en urgence. Pourquoi avait-il dû l’aider à porter ce corps flasque, sans vie, et pourtant tant aimé. L’âme, l’essence même de celle qu’elle avait été avait disparu, s’était dissoute dans la chambre, avant de rejoindre un lieu de paix. Du moins, l’espérait-il. « Dieu ait son âme » avait-il dit après avoir repris ses esprits. Phrase préparée, convenant à toute situation similaire, lorsque les mots font défaut. Il avait assisté et soutenu l’époux, malgré l’étrangeté de la situation. Un homme d’honneur. Oui. Et un homme de cœur. C’est en sortant de la maison, au petit matin, qu’il avait ressenti cette étrange nausée, ce parfum d’amertume, de dégoût et d’incompréhension. C’est en sortant de la maison, au petit matin, qu’il avait pris sa voiture et s’était immergé dans le flot vivant de la circulation pour fuir. Oui, lui, avait fuit. Il n’assisterait pas aux funérailles. Il ne serait un soutien pour personne. Vingt-huit ans, une carrière lancée, une formation solide, une éducation stricte et des histoires d’amour sincères en avaient fait un homme couronné de succès, strict et droit, mais aussi bon et indulgent envers autrui. Ce jour-là, en revanche, il ne se sentait pas le courage de prêter son épaule, de peur qu’elle s’écroule ; personne ne verrait ses larmes aux funérailles ; personne ne se demanderait pourquoi cet inconnu aux cheveux sombres et aux yeux clairs participait aux rituels. Non. Qu’ils assument seuls la malédiction de l’avoir rendue malheureuse, elle, si douce, si chaleureuse, et maintenant si froide.
Elle l’avait appelé la veille et ils avaient discuté durant des heures. De tout, de rien. Mais aussi de sa carrière. Elle avait subi les revers de la crise. La compagnie dans laquelle elle travaillait l’avait remerciée et congédiée. Du jour au lendemain, elle avait été projetée d’un monde vivant, actif, à celui de femme au foyer. Si elle aimait son époux, elle n’en restait pas moins femme active, séductrice et ambitieuse. Elle cherchait un emploi. Cependant, malgré les qualifications et nombreuses qualités qu’elle avait, il ne pouvait pour l’instant lui proposer qu’un simple poste de secrétaire. Elle avait accepté. Une fois intégrée dans l’entreprise, elle aurait pu monter les échelons. Mais alors pourquoi maintenant ? Pourquoi avait-elle décidé de mettre fin à ses jours alors qu’elle venait de retrouver du travail, que sa famille la soutenait et qu’elle était aimée et admirée tant par les hommes que par les femmes. Le mystère restait entier. La ville venait de s’éclairer. Alors qu’une brise lui caressait le visage, il pouvait admirer les lumières des foyers et pubs d’Edimbourg. Les lampadaires semblaient des phares pour promeneurs égarés dans le brouillard. Le monde écossais s’apaisait pour la nuit. Il ne ressentait maintenant plus qu’un grand vide.
Un bruit. Des pas. Une respiration lourde. Qui pouvait ainsi venir troubler la paix qu’il venait de trouver après ces deux jours de déception et d’incompréhension ? Qui d’ailleurs se promènerait à cette heure, ici, dans la bruine écossaise tombant sur la ville apaisée ? Il attrapa un bâton qu’un marcheur avait dû abandonner là avant d’entreprendre la descente vers la civilisation, et attendit. Les pas approchaient. Ses mains se resserrèrent discrètement sur le bout de bois. Il attendit encore. Au détour du tournant apparut alors cette forme sombre, grande et frêle. Un chien errant ! Il posa le bâton à côté de lui et se replongea dans ses pensées, maintenant distraites par la respiration lourde de l’animal. Les yeux perdus dans la contemplation de la ville nocturne, il tentait de concentrer ses pensées sur les événements de la veille. Il n’avait pas compris et ne comprendrait jamais. Soudain, il sentit un poids sur ses genoux et, baissant le regard, se rendit compte que l’animal s’était posé à ses côtés, la tête sur ses genoux, le regard perdu dans l’horizon. Compagnon de douleur silencieux. La nuit avait maintenant plongé la ville dans une léthargie profonde. Seuls quelques lampadaires et lanternes illuminaient encore le brouillard écossais d’un halo de lumière. Si la blessure provoquée par la perte d’un être aimé subsisterait durant des années encore, le choc émotionnel de la découverte du corps s’estompait grâce au calme, à la sérénité et à l’irréalité du paysage qu’il contemplait. La respiration lourde s’était apaisée. Il baissa son regard vers l’animal sauvage, endormi sur ses genoux. Ce dernier avait un petit air aristocratique. Sans doute n’était-il pas sauvage. Mais que faisait-il alors, seul, à errer sur cette colline ? Peut-être était-il, lui aussi, à la recherche de réponses à des questions ou émotions canines. Qu’en savait-il ? Il n’avait jamais été expert en animaux domestiques. Posant la main sur la tête poilue de l’animal, il lui dit « You too, goodnight M. Bassington ». Oui, Bassington était un nom parfait pour un compagnon, certes canin, mais aux allures d’aristocrate perdu.
C’est ainsi qu’ils s’étaient apprivoisés pour une nuit et qu’il était rentré à Ayr au petit matin, apaisé et posé.
Châtillon
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