« Tu sais, Balzac, on le payait à la page... » et laisser planer le sous-entendu avec un sourire malicieux et les yeux riant de la satisfaction de s'être vengé des lectures obligatoires qui frustraient tant le corps et l'esprit pubescents qui avaient autre chose à faire que « Lire, genre, la description d'une porte qui prend, quoi, j'sais pas combien de pages! »
Une saillie de rigueur, et même un peu plus élégante que le « Ball sack » de nos amis anglophones. En gros, Balzac il s'en prend plein la gueule. Et quand ce ne sont pas les adolescents grincheux qui tournèrent ses pages avec énervement qui se moquent de lui, ce sont les chercheurs dévoués qui tournèrent les saintes pages avec délicatesse qui ne peuvent s'empêcher de proposer une petite blague entre amis (lol, ajouterais-je):
Enfin Maxime portait une redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une jolie femme, tandis qu'Eugène avait à deux heures et demie* un habit noir.
* Rastignac a quitté la pension « vers trois heures de l'après-midi » (p.108); il a donc fait le chemin très vite – ou très lentement.
Mais GET A LIFE Stéphane Vachon! Tu vois pas que là, Rastignac il est en train de se taper la honte?! C'est méga stressant! On va lui fermer à tout jamais la porte de l'Hôtel de Restaud, qu'est-ce tu viens nous faire chier avec tes notes?
Me semblerait une réponse spontanée. M. Vachon n'est pas le seul à montrer du doigt ce côté à la va vite de Balzac. Le mythe veut que notre auteur passait ses nuits à écrire ces pages d'un trait, en buvant du café pour ne pas abandonner – une image qui devrait susciter la sympathie de bien des étudiants. Ce manque (pour ne pas dire cette absence) de temps accordé aux corrections sous-entend un style moins travaillé et des détails erronés (parce qu'il y a contradiction interne comme celle relevée dans la note citée ci-dessus, ou bien parce qu'ils ne correspondent pas à la réalité extérieure à l'ouvrage). En effet, il suffit de lire les dernières générations de critiques littéraires, ou bien les résumés des grandes théories sur le réalisme, pour voir que ce jugement « Peut mieux faire. » se retrouve même au sein des discours les plus intellectuels. Balzac est constamment opposé à Flaubert, Flaubert qui vérifiait toutes ses informations, Flaubert isolé à la campagne qui ne faisait rien d'autre que travailler à ses oeuvres, Flaubert qui voulait que chacune de ses phrases soit parfaite. Barthes nous dit dans Le degré zéro de l'écriture que vers 1850 la Littérature commença à se chercher des alibis, et que ce qu'il nomme une « valeur-travail » vint substituer la « valeur usage »:
L'écriture sera sauvée non pas en vertu de sa destination, mais grâce au travail qu'elle aura coûté. […] Cette valeur-travail remplace un peu la valeur-génie; on met une sorte de coquetterie à dire qu'on travaille beaucoup et très longtemps sa forme; il se crée même parfois une préciosité de la concision (travailler une matière, c'est en général en retrancher) […].
Et l'artisan du style par excellence c'est, évidemment, Flaubert. J'avouerai que bien souvent il me semble être encore en 1850. Combien de fois j'ai entendu dire: « Mme Bovary, sept années de travail, et ça se voit! » Bien sûr relire et retravailler c'est améliorer, oui, je le sais. Mais n'empêche que vous ne me ferez pas croire que la « valeur-travail » puisse vraiment avoir le dessus sur la « valeur-génie ». Entre le talent naturel, le génie vous réalisant des merveilles spontanément, comme s'il suivait un besoin naturel, et le petit grincheux déclinant les invitations à souper parce qu'il doit travailler, « 'y a pas photo »! Ce petit travailleur incite même un sentiment de pitié, le pauvre, car il n'a pas vraiment dû profiter de sa vie (le lecteur italien pensera peut-être à Leopardi): je veux dire, si le mec il a donné sept années de sa vie à écrire son bouquin, encore heureux qu'il soit bon! Bordel, vous vous imaginez si ça avait été de la merde? Paf! Sept ans de vie complètement gaspillés, comme ça. D'autant plus parce que Flaubert, puisque c'est bien de lui que l'on se moque ici, mais je pense que l'on doit bien à Balzac cette espièglerie vengeresse, bien qu'elle soit, j'en suis consciente, un peu puérile, Flaubert ça ne l'amusait pas tellement ce qu'il « devait » écrire:
« J'ai à faire une narration; or le récit est une chose
qui m'est très fastidieuse.» (Correspondance, 1852)
Alors, maintenant que j'ai fini de vous dire ce qui m'énerve des critiques qu'on lui a faites, c'est quoi que j'aime de ce Balzac? Hé bien, je ne pourrais me priver de certaines effusions pour répondre à cette question! Les personnages avant tout sont géniaux. La façon dont ils sont ficelés et tiennent ensemble, apparence physique et caractère, pour un lecteur vivant dans un monde post-moderne où tout est doute, est rassurante, jouissive. N'est-ce pas un bonheur que de s'imaginer la symétrie parfaite du duo d'amis, David Séchard, fort, brun, d'apparence imposante, mais au coeur doux, et Lucien Chardon/de Rumbempré aux airs délicats de femme, mais au coeur violemment égoïste? Ces personnages nous prennent la main et nous entraînent derrière eux dans un Paris fabuleusement cruel: nous voulons être ces beaux jeunes hommes un peu efféminés partant à la conquête de la haute société, nous frissonnons de dégoût au physique et à l'odeur des descriptions grotesques de certaines vieilles harpies. Ce Paris « bourbier » gouverné par la loi du plus fort est le théâtre d'une lutte pour la survie faite de tours et de manèges, d'hypocrisies, de coups de poignards dans le dos. N'y a-t-il pas quelque chose d'attirant dans cette violence, dans ce danger perpétuel, quelque chose de séduisant dans des phrases absolues telles que: « ...des faits vrais résulte cette loi: ne voyez dans les hommes, et surtout dans les femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. » (Le Père Goriot) Et n'est-ce pas une preuve de grande perspicacité, que de nous donner comme armes dans cette bataille de menus détails qui pourraient être considérés, par un autre homme, comme peu importants? Dans le monde de Balzac un personnage a grand succès lors d'une réception parce que la mode étant à ce temps de porter des pantalons très serrés, ses fort belles jambes étaient mises en valeur.
Nous avons vu que j'aime de Balzac ses beaux personnages tenant ensemble de l'ondulation des cheveux aux traits de caractère, ses axiomes enivrantes et ses satisfaisants liens de cause à effet, mais Balzac est aussi un maître des petits dialogues pétillants qui nous font rêver d'un temps où l'on prenait le temps de parler. Dans Illusions Perdues, par exemple, une danseuse est invitée à rester souper avec des journalistes et deux actrices avec les alléchants (mais aussi menaçants, car le journaliste en question pourrait publier un article la critiquant) mots suivants: « Tu resteras souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse tu n'exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop d'esprit pour être jalouses en public. » Balzac d'ailleurs ne se limite pas aux dialogues les plus plaisants, que nenni! C'est dans Illusions Perdues aussi que l'on trouve une scène, entre Lucien et le mari de Mme de Bargeton, la femme dont il est épris, d'une gêne digne de Flaubert:
- J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect que l'on n'en accordait à ce bonhomme.
-C'est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton.
Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.
-Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.
-A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agréable.
-Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton qui rentra dans son immobilité.
-Vous n'avez pas voulu chercher, reprit Lucien. Un homme capable de faire l'observation peut trouver la cause.
-Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! Hé! hé! …
Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.
En dernier lieu, ce que je vous dirai que j'aime de Balzac c'est son ambition. Oui, nous le savons, l'idée géniale d'écrire la Comédie Humaine, etc. Mais j'ai en tête un élément précis qui selon moi fait son courage et le rend admirable: Balzac nous donne tout. Quand il parle des beaux poèmes de Lucien il pourrait très bien se permettre de nous laisser imaginer ce qui nous plaît, mais non, il se donne la peine de nous composer tous ces poèmes. De même, quand Raphaël dans La Peau de Chagrin exprime le désir d'assister à un magnifique souper où il trouvera la plus charmante conversation et aura droit à une vraie orgie, une ellipse aurait été non seulement plus commode, mais aussi plus sage: comment peut-on se croire capable d'imaginer et de décrire le plus beau souper imaginable? Il faudrait être fou. Dans le domaine des voeux irréalisables encore plus que dans celui de la poésie de qualité il aurait fallu utiliser la suggestion pour ne pas risquer de décevoir le lecteur dont l'attente ne saurait être rencontrée... Mais Balzac le fait: il nous donne les plats et les vins consommés, les dialogues eus à table, les femmes possédées à l'orgie. Si Balzac est long, c'est parce qu'il est généreux. Je ne fais pas de cette générosité une qualité morale, mais simplement une grandeur d'artiste qui ne se prive pas de donner à ses lecteurs tous les plaisirs qui lui viennent à l'esprit.
Et à présent je pense que nous sommes prêts à apprécier dans toute sa splendeur l'arrogance du baron de Charlus, qui, dans un dialogue de Sodome et Gomorrhe, prononce une phrase au sujet de cet écrivain un brin expansif qui va droit à l'essentiel:
-Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l’an passé le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister les âmes en mal de déférence balzacienne, [...] j’avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez surfaire singulièrement les élucubrations effarantes, m’a toujours paru un scribe insuffisamment méticuleux. J’ai lu ces Illusions Perdues dont vous nous parlez, baron, en me torturant pour atteindre à une ferveur d’initié, et je confesse en toute simplicité d’âme que ces romans-feuilletons, rédigés en pathos, en galimatias double et triple [...], m’ont toujours fait l’effet des mystères de Rocambole, promus par inexplicable faveur à la situation précaire de chef-d’œuvre.
-Vous dites cela parce que vous ne connaissez pas la vie, dit le baron.
Reg

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